Extraits de Lectures

Jacques Darras

MACBETH ÉMEUTIER


Poème extrait de L’Embouchure de la Maye dans les vagues de la Manche, Ed. « Le Cri, In’Hui », 2000.


Il faudrait trop d’appuis pour soulever les vagues

Il faudrait capturer la lune pour en faire un levier

Il faudrait délivrer la chaîne des planètes –

On ne renverse pas la mer par un coup d’état !

L’armure simple de la mer avec ses mailles d’eau

L’étroite cuirasse grise où elle s’épouse elle-même

Qu’aucune lame ne pourra dissocier d’aucun corps

Tant le corps de la mer fait corps avec ses lames,

Demeure le rempart le plus sûr des féodalités.

Démence de croire pouvoir mettre à raison la mer !

Démence de prétendre l’enrégimenter dans l’émeute !

D’émeute contre soi l’éternelle émeutière,

Pour qui le soulèvement est une seconde nature,

Est d’autant moins capable qu’elle en est coutumière.

S’ameuter pour la vague c’est à l’exemple d’une meute

Courant échine contre échine sous des fanes vertes

Pendant des milliers et milliers d’hectares d’heures.

Mais quel est le gain à la seconde où le soleil tombe,

Baignant comme un chevreuil flasque dans son sang

Dont on maintient les pattes pour les lier deux à deux,

De quel souffle d’animal esoufflé la mer la sueur ?

De quel pouls s’amplifiant sous les côtes l’amplitude ?

Tant d’images ensemble se pressent dans sa course

Qu’une réplique d’elle-même se dédouble forêt

Plus fluctuante que l’autre au for de ses lisières

Spectre d’arbre debout avec son tronc rigide

Couché à plat, fuyant selon le sens de l’horizon

Rime Al Sayed

Poème pour ma mère (Vidéo)

Magyd Cherfi

Ma part de Gaulois

MAGYD CHERFI

C’est l’année du baccalauréat pour Magyd, petit Beur de la rue Raphaël, quartiers nord de Toulouse. Une formalité pour les Français, un événement sis mi que pour l’“indigène”. Pensez donc, le premier bac arabede la cité. Le bout d’un tunnel, l’apogée d’un long bras de fer avec la fatalité, sous l’incessante pres sion énamourée de la toute-puissante mère et les quolibets goguenards de la bande. Parce qu’il ne fait pas bon pas ser pour un “intello” après l’école, dans la périphérie du “vivre ensemble” – Magyd et ses inséparables, Samir le militant et Momo l’artiste de la tchatche, en font l’expérience au quotidien.
Entre soutien scolaire aux plus jeunes et soutien mo ral aux fi lles cadenassées, une génération joue les grands frères et les ambassadeurs entre familles et société, tout en se cherchant des perspectives d’avenir exaltantes. Avec en fond sonore les rumeurs accompa gnant l’arrivée au pouvoir de Mitterrand, cette chro nique pas dupe d’un triomphe annoncé à l’arrière-goût doux-amer capture un rendez-vous manqué, celui de la France et de ses banlieues.
Avec gravité et autodérision, Ma part de Gauloisraconte les chantiers permanents de l’identité et les impasses de la république. Souvenir vif et brûlant d’une réalité qui persiste, boite, bégaie, incarné par une voix unique, énergie et lucidité intactes. Mix solaire de rage et de jubilation, Magyd Cherfi est ce produit made in France authentique et hors normes : nos quatre vérités à lui tout seul !

“Dire que j’écris me gêne, complexe d’ancien pauvre, d’ex-fils-d’immigré, d’épisodique schizophrène car j’suis devenu français. J’ai du mal à écrire car je m’écris et m’écrire c’est saisir une plaie par les deux bouts et l’écarter un peu plus. La plume m’a séparé de mes compagnons d’infortune, tous ces « Mohamed » de ma banlieue nord hachés menus par une société qui a rêvé d’un « vivre ensemble » sans en payer le prix. Je raconte une fêlure identitaire, un rendezvous manqué. C’était l’année 1981, la gauche arrivait au pouvoir la besace pleine de l’amour des hommes et les premiers Beurs accédaient au bac. Le bac, une anecdote pour les Blancs, un exploit pour l’indigène. Tout était réuni pour cette égalité des droits tant chérie. La promesse d’une fraternité vraie semblait frémir.

Pourtant la rencontre de la France et de sa banlieue n’a pas eu lieu, elle n’a toujours pas vu la lumière car l’exception française persiste, celle d’être français et de devoir le devenir…”

M. C